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Mardi 22 Octobre 2019

Salle de Presse

Interviews OIJJ - Esther Fernández Molina, professeur de criminologie, Université de Castilla-La Mancha

Tuesday 27th of February 2018 | Europe, Espagne

Esther Fernández Molina est professeur de criminologie à l’Université de Castilla-La Mancha et coordinatrice du master de criminologie et délinquance juvénile de cette université. Elle assume la gestion de l’unité de recherche en criminologie de l’Université de Castilla-La Mancha, et en tant que telle, dirige les recherches sur plusieurs projets à l’échelle européenne, nationale et régionale.

Ses principaux domaines de recherche sont la justice juvénile, les tendances criminelles et les représentations collectives du crime ; elle s’est notamment intéressée à l’analyse de la peur de la criminalité et à l’étude des attitudes collectives face à la justice pénale et aux sanctions appliquées aux jeunes. De 2013 à 2016, elle a été Présidente de la Société espagnole de recherche en criminologie et elle poursuit son association avec cette société en contribuant au développement de cette discipline en Espagne.


Au vu des sources d’information actuelles sur la délinquance juvénile en Espagne, quel type de données vous manque-t-il ou bien aimeriez-vous avoir à disposition ?

Le problème d’accès aux sources officielles sur la délinquance en Espagne est bien connu. Ces dernières années, les efforts entrepris ont pu améliorer légèrement la situation, mais il reste encore beaucoup à faire. Les informations que nous avons sont obsolètes (au minimum d’un an) ; ce sont des tableaux de données prédéfinis avec peu de catégories qui sont publiés dans des annuaires, et ces données sont classifiées par province. Avec ces seules données, nous ne pouvons peindre qu’un tableau imprécis de la situation.

Les experts réclament un accès aux bases de données afin de pouvoir exploiter les informations en fonction des besoins concrets de chaque enquête. Accéder à cette matrice serait l’idéal, cela permettrait d’utiliser les informations officielles pour faire des recherches. Nous pourrions obtenir une vision bien plus nette de la réalité de la délinquance et étendre ainsi nos connaissances sur le sujet.

D’autre part, il est indispensable que les professionnels chargés de constituer les rapports où sont recueillies ces informations expliquent clairement quel a été le processus de production des données. Dans une société démocratique, la transparence de l’information est essentielle. Nous devons connaître les critères utilisés pour classifier les informations. Ainsi, le chercheur peut connaître l’origine de l’information qui est diffusée et il devient plus difficile de la manipuler. Ces informations étant officielles, il est compliqué d’empêcher une certaine « fabrication » des données, mais avec quelques exigences minimales, celles-ci deviennent plus difficiles à altérer.

Et en parlant de ce que l’on aimerait obtenir, il serait très intéressant de pouvoir disposer d’un rapport annuel de données autodéclarées. Disposer d’une source d’information alternative serait vraiment profitable, puisque cela permettrait d’effectuer des croisements avec les données officielles et d’obtenir ainsi une vision encore plus précise de la situation. Cela serait notamment très utile pour confirmer les tendances criminelles. L’effort économique qui présume mener à bien une enquête annuelle est plutôt faible. Je ne comprends pas pourquoi des institutions publiques comme l’INJUVE (Institut de la jeunesse espagnol), ou d’autres institutions qui relèvent du domaine national, n’insistent pas pour sa mise en place. Si nous pensons aux avantages que son accès apporterait à nos politiques sociales et criminelles liées aux jeunes, je suis convaincue que cela serait une mesure rentable.

À quels facteurs principaux attribuez-vous la diminution progressive de la délinquance juvénile en Espagne durant les dernières décennies ?

La communauté scientifique internationale se penche déjà depuis un certain temps sur les raisons de la baisse des chiffres de la délinquance, au sens général, et de la délinquance juvénile, plus particulièrement. Il est important de connaître les raisons qui expliquent cette baisse, car à partir de cela, nous pouvons tirer d’importantes leçons de politique criminelle. Nous ne pouvons pas nous permettre de perdre cette opportunité. Il faut savoir ce qui a bien fonctionné, les scientifiques ont ici une responsabilité sociale. De multiples hypothèses ont été suggérées pour expliquer cette tendance.

Notre groupe de recherche analyse depuis quelques années le cas espagnol, en se concentrant particulièrement sur le domaine de la délinquance juvénile. C’est difficile à expliquer en quelques lignes, et comme c’est souvent le cas dans la délinquance juvénile, il n’y a pas une seule et unique cause qui puisse expliquer la situation actuelle, mais bien tout un ensemble d’éléments.

Nous pensons que cette baisse est en partie liée à un certain contexte social, qui tolère de moins en moins la violence, ce qui est en train de s’ancrer chez les jeunes. Bien que chaque génération ait tendance à penser que les nouvelles générations sont pires que les précédentes, les recherches scientifiques nous montrent que les jeunes d’aujourd’hui ne sont pas plus violents que l’étaient ceux d’il y a quelques décennies, bien au contraire.

De plus, contrairement à l’idée répandue, les nouvelles générations sont plus surveillées que jamais. Les parents et professeurs sont maintenant bien plus au courant de ce que font les jeunes, et il y a une préoccupation généralisée autour de l’éducation des enfants. Aujourd’hui, les adultes surveillent plus les jeunes, et mieux.

Cela est particulièrement frappant dans le cadre de la justice des mineurs. Nous sommes convaincues que la baisse de la délinquance juvénile peut être attribuée en grande partie à une politique criminelle efficace. Le modèle de justice des mineurs que propose la loi sur la justice des mineurs, qui recherche un équilibre entre punition et éducation, semble porter ses fruits. La délinquance baisse et les chiffres de récidive également. Donc, il semble que l’on soit sur la bonne voie dans ce domaine. Les recherches sur ce sujet nous informent que l’action communautaire réalisée auprès des mineurs auteurs d’infractions semble fonctionner.

D’autre part, il y a certaines données qui doivent être soulignées : la baisse se fait principalement au niveau de la délinquance chez les garçons, tandis que la délinquance chez les filles reste stable. Ainsi, quel que soit le travail qui a été fait, il semble que cela fonctionne particulièrement bien avec les garçons. Lors de la conférence organisée par la SEIC (Société espagnole de recherche en criminologie) en 2015 à Albacete, Rosemary Barberet a suggéré que la criminologie devait s’éloigner du débat genre-délinquance pour explorer la relation entre masculinité et délinquance, car il semblerait que ce qui est associé à cette plus grande disposition à la délinquance n’est pas le fait d’être homme mais viendrait plutôt d’une certaine manière déterminée d’être homme. Et c’est précisément cela que les nouvelles générations semblent être en train de surmonter.

Autrement dit, certains considèrent qu’on peut en partie attribuer cette baisse de délinquance à l’avènement d’une société plus égalitaire ; et que, à l’encontre de ceux qui prédisaient que plus d’égalité entraînerait plus de délinquance féminine, ces changements ont eu pour conséquence une baisse de la délinquance masculine, ce qui est une agréable surprise. De nombreux chercheurs, comme Steven Pinker, sont convaincus que la baisse de la délinquance est une preuve supplémentaire que la société dans son ensemble évolue de manière positive et que, à l’inverse de l’impression générale, nous vivons dans une époque moins violente, dans laquelle les acquis sociaux obtenus par les droits humains ont amélioré la qualité de vie de beaucoup d’individus et ont humanisé la société.

Avec cette évolution, remarque-t-on un changement significatif des profils des enfants en conflit avec la loi ?

C’est une question qui divise beaucoup l’opinion publique ; tout est perçu comme nouveau, tant est si bien que cela nous dépasse et que nous n’arrivons pas à nous attaquer à ces éléments inconnus. Cependant, la recherche scientifique au sujet des jeunes suggère qu’il n’y a pas tant de nouveauté que ça. Les manières et les décors changent, mais au niveau de l’étiologie de la délinquance juvénile, il n’y a rien de nouveau.

Aujourd’hui, les délits commis sur internet sont plus nombreux, c’est normal. Les jeunes, qui avant passaient beaucoup de temps dans la rue pour être avec leurs amis, peuvent maintenant passer toute une après-midi chez eux parce qu’ils ne sont pas seuls, puisqu’ils sont en ligne avec leurs amis. Donc, c’est normal que nous parlions par exemple de harcèlement en ligne au lieu d’harcèlement; mais il n’y a pas grand-chose de nouveau au niveau des raisons pour lesquelles certains jeunes en harcèlent d’autres. Le décor a simplement changé, mais les jeunes agissent comme avant.

Un autre type de comportement qui semble être apparu est celui des mineurs qui agressent leurs parents. En effet, en Espagne, c’est le seul type de comportement qui ait augmenté, selon les données officielles. Le problème principal auquel nous nous heurtons dans le cas de ces types de délits est le fait que nous n’avons pas de données officielles ou autodéclarées au sujet de ce que faisaient les jeunes avant que le problème devienne plus visible. Ce qui semble évident est que la hausse de cette tendance est en partie liée à la baisse du « chiffre noir ».

Comme ça a été déjà le cas pour les violences domestiques, il y a dans la société une prise de conscience du fait que ces comportements, se produisant dans la sphère intime du foyer, n’ont pas à rester dans celle-ci ; et quand la situation est insoutenable, les victimes osent dénoncer et demander de l’aide aux autorités. Cependant, on ne comprend toujours pas vraiment ce qu’il y a de nouveau dans ce phénomène. Une donnée qui a été mise en évidence par des recherches provenant de notre groupe de recherche,  mais qui est également confirmée par d’autres groupes, montre qu’une grande partie des jeunes qui agressent leurs parents ne sont pas seulement violents au sein du foyer, mais sont violents de façon générale.

Les délits commis par les mineurs sur internet ont augmenté de manière significative dans les dix dernières années. À votre avis, certains facteurs criminogènes pourraient-ils se voir accentués dans cet environnement ?

Par rapport à ce que je disais tout à l’heure, la seule chose qui change avec internet, c’est le décor. Les enfants commettent plus de délits sur internet que les adultes parce que ce sont des utilisateurs habitués de la toile. Les jeunes ont plus facilement intégré la technologie dans leur vie. En effet, comme on le dit souvent, ce sont des enfants du numérique ; lorsqu’ils sont nés, internet existait déjà. Alors c’est normal qu’ils l’utilisent. Toutes les études sur l’usage des TIC nous disent que les jeunes sont ceux qui y passent le plus de temps.

Dans le domaine de la criminalité, à mon avis, le facteur principal que rajoute internet est l’opportunité. Le manque de régulation a transformé internet en un lieu où il y a bien plus d’opportunités pour commettre des délits. Ainsi, le défi principal des criminologues dans l’avenir est que leur connaissance d’internet soit aussi approfondie que celle des délinquants, pour être capables de réduire au maximum ces opportunités.

Au sujet des divers programmes/interventions qui opèrent en Espagne dans l’ensemble du secteur de la justice juvénile, croyiez-vous que l’on prenne assez en compte la perspective du genre pour répondre aux besoins spécifiques des petites filles et adolescentes ?

Nous n’avons pas de preuve que la justice des mineurs travaille au travers du prisme du genre. On part du principe qu’il y a un point de vue neutre, mais ce n’est pas tout à fait vrai. Les programmes d’intervention qui sont employés sont en réalité conçus pour les garçons, et en pratique, ils sont appliqués de la même manière pour les garçons que pour les filles. Nous n’avons rien qui nous prouve que les besoins spécifiques des filles sont pris en compte.

Nous savons que celles-ci ont généralement plus de problèmes de santé physique et mentale et ont plus souvent été victimes de violences ou d’abus sexuels, et ces questions sont rarement prises en compte par les moyens et protocoles mis en œuvre. C’est important parce qu’indépendamment de ce qu’il se passe au cours de leur parcours criminel, ces facteurs-là fragilisent d’autant plus leur futur développement.

Croyiez-vous qu’il faille améliorer ces programmes/interventions, au niveau de l’évaluation de leur efficacité ?

Oui, c’est un des défis majeurs de la justice des mineurs en Espagne. Peu d’évaluations sont réalisées et c’est pourquoi nous n’avons pas d’outils disponibles pour évaluer rigoureusement l’efficacité de ce qui est mené à bien. Des recherches partielles nous permettent de tracer un tableau relativement positif ; mais il est essentiel d’en savoir plus, sur le genre, mais également sur le propre modèle d’intervention sur lequel on s’appuie.

Comme nous disions tout à l’heure, la délinquance comme la récidive baissent, mais en réalité nous ne savons pas bien quelles sont les stratégies qui fonctionnent le mieux. L’adoption progressive des pratiques actuarielles dans le système depuis une dizaine d’années aurait dû nous apporter des informations précieuses, mais ça n’a pas été le cas. Cela est dû en partie au fait que la décentralisation présente dans le domaine de l’intervention auprès des jeunes empêche de mener à terme dans tout le pays ce qui est en train de s’accomplir. On peut voir des différences interrégionales et souvent aussi intrarégionales.

Il est également compliqué d’en savoir plus parce que les programmes partent souvent de plans mal définis qui rendent difficile une évaluation rigoureuse. Je crois qu’il est nécessaire que les professionnels misent plus sur des pratiques fondées sur des données concrètes afin que ce soit celles-là qui orientent le travail réalisé auprès des enfants et que les professionnels puissent ainsi tenter d’évaluer les conséquences de leur travail.

De quelle manière pensez-vous que les procédures judiciaires en Espagne pourraient progresser afin qu’elles soient mieux adaptées aux enfants, conformément aux lignes directrices du Conseil de l’Europe ?

Le Conseil de l’Europe a indiqué une feuille de route précise pour ce qu’il y a à faire dans le domaine de la justice des mineurs afin de poursuivre la spécialisation de cette juridiction. Bien sûr, depuis la création des premiers tribunaux de mineurs, l’objectif était déjà le même : créer une justice adaptée aux mineurs, et de grandes avancées ont été réalisées depuis sur ce sujet.  Mais aujourd’hui, la recherche scientifique continue de découvrir d’importants éléments qu’il faut prendre en compte afin que la justice juvénile puisse réellement être une justice pensée par et pour les jeunes.

Ainsi, deux sujets clés sont à traiter pour pouvoir avancer. L’un d’entre eux est la participation. Cela fait déjà un certain temps que le Comité des Droits de l’enfant affirme que c’est un élément crucial lorsqu’il s’agit des mineurs, et notamment dans le cas des adolescents. Les acteurs du système doivent montrer qu’ils sont disposés à écouter et réellement prendre en considération ce que les jeunes ont à dire. Pour cela, le contexte est important, il doit y avoir un lieu qui ne soit pas intimidant, et qui mette les enfants en confiance.

C’est pourquoi il est très important d’adapter les tribunaux afin qu’ils ne soient pas des endroits hostiles. Il est fondamental d’éliminer l’aspect trop formel des tribunaux (la barre, les toges, etc.) qui est chargé de symbolisme, car cela a pour effet d’effrayer les adolescents. Ils ont besoin d’espaces qui invitent au dialogue.

En plus du contexte, il est indispensable que les autorités soient capables de montrer aux enfants qu’ils ont réellement été écoutés ; même si la décision finale n’est pas celle qu’ils attendaient. C’est pourquoi, quand sont rendues les décisions de justice, il est important de leur expliquer pourquoi telle décision a été rendue et de quelle manière leur opinion a ou n’a pas été prise en compte. C’est la garantie pour que les jeunes sentent que leur opinion a véritablement été écoutée et n’a pas seulement été une formalité. De plus, la recherche scientifique des dernières années ne cesse d’apporter des preuves de l’importance du fait de se sentir écouté par le système. Quand c’est le cas, les représentations collectives de la justice s’améliorent, la légitimité du système se renforce et la loi est mieux respectée.

L’autre sujet clé est l’information. Il est important d’expliquer aux enfants ce qu’il est en train de se passer, ce qui va se passer dans le futur, et pourquoi. Réduire l’incertitude est fondamental pour générer plus de confiance. Les adolescents ont beaucoup d’attentes sur le fait d’être traités comme des adultes et sont particulièrement sensibles au fait d’être considérés avec dignité. Pour obtenir les deux, il est crucial d’informer les enfants afin qu’ils se sentent compétents. Pour cela, il faut partager avec eux les informations liées à toutes les questions importantes : quels sont leurs droits, ce qu’il va se passer, à qui devront-ils parler, quelles sont les conséquences des décisions qu’ils vont devoir prendre.

Pour toutes ces raisons, il est essentiel de réfléchir au langage employé. Les autorités doivent être capables de communiquer avec les jeunes de manière efficace, et doivent ainsi pouvoir s’adapter. Il est indispensable d’utiliser un langage accessible et compréhensible. Et cela est aussi nécessaire pour obtenir la participation efficace dont je parlais plus tôt. Donc, Il est fondamental de fournir aux acteurs du système des outils de communication efficace avec les mineurs, et de renforcer les compétences des professionnels afin que leur travail soit plus opérant. Dans une recherche récente, nous avons constaté que les impressions des adultes qui interviennent dans le système ne coïncident pas avec celles des jeunes. Il ne sert à rien que les professionnels engagés réalisent des efforts notables pour bien faire leur travail si les enfants sont ensuite incapables de comprendre ce que l’on attend d’eux.

En définitive, l’objectif est l’amélioration de la participation et de l’information ; l’emploi de procédés et d’espaces bienveillants, accompagnés d’un langage accessible, sont les outils pour l’atteindre. C’est la feuille de route à suivre.


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